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Effet tunnel : faut-il arrêter de creuser ?

Devinette : savez-vous comment fait un DSI pour échapper à l’emprise des directions métiers et des utilisateurs ? Il creuse un tunnel et crée autour une stratégie que l’on appelle l’effet tunnel. Le fameux effet tunnel dont tous les consultants en management de systèmes d’information nous affirment que l’un de nos objectifs doit être de le réduire, par exemple avec des approches de développement rapide ou le prototypage. Sûrement pas !

Car, si l’on y réfléchit, l’effet tunnel a bien des avantages. Revenons un instant sur son principe. Non pas son principe scientifique et sa manifestation en mécanique quantique, mais sur l’utilisation de ce terme dans nos métiers : entre le moment où les utilisateurs spécifient leurs besoins et le moment où leur est livrée l’application qu’ils ont demandée, il s’écoule un certain temps. Pour ne pas dire un temps certain, durant lequel ces utilisateurs n’ont plus de nouvelles de la part des équipes informatiques. Autrement dit, ils sont « dans le noir », comme dans un tunnel dont on ne voit pas la fin. C’est cela l’effet tunnel, très désagréable d’ailleurs pour ceux qui se trouvent enfermés à l’intérieur sans savoir quand ils vont en sortir.

Mais, pour nous, DSI, cet effet tunnel a plusieurs atouts. J’en vois au moins trois. D’abord, cela permet de modifier en douce les spécifications fonctionnelles et techniques. Soit parce qu’elles sont irréalistes mais qu’il a bien fallu les accepter, pour différentes raisons, souvent politiques. Soit parce que nous n’avons pas les compétences. Soit, il faut bien le dire, parce que cela finit par nous casser les pieds de travailler jour et nuit pour des directions métiers qui ne nous sont que rarement reconnaissantes. Entre le début et la fin d’un projet, bien malin celui qui vérifiera que tout ce qui a été demandé a bien été développé dans ses moindres détails ! Rien n’empêche, bien sûr, d’éclairer temporairement le tunnel dans lequel sont entassés les utilisateurs, histoire de leur montrer qu’ils sont sur la bonne voie et qu’aucune superstructure ne menace de s’écrouler sur leurs projets stratégiques.

Deuxième atout de l’effet tunnel : il permet de nous laisser travailler hors de l’urgence. Rien de plus désagréable d’avoir affaire à des clients internes qui veulent tout et tout de suite ! En imposant un minimum d’effet tunnel, on en calme neuf sur dix. Enfin, le troisième atout concerne un mécanisme psychologique bien connu selon lequel, pour tous les individus sur la planète soumis à des désagréments plus ou moins forts, « cela fait du bien quand ça s’arrête ! » C’est cela aussi la vertu de l’effet tunnel : nous sommes accueillis presque en libérateurs par les utilisateurs, qui voient enfin, après des mois de cécité technologique, que leur façon de travailler va changer. On en viendrait presque à sabler le champagne avec eux, le jour de la mise en production !

Imaginez les conséquences, si il était possible de supprimer totalement l’effet tunnel ? Un enfer pour le DSI et ses équipes ! C’est même, à terme, la signature de notre arrêt de mort : si l’on pouvait appuyer sur un bouton pour obtenir, en quelques jours ou quelques semaines, une application parfaitement paramétrée, correspondant en tous points aux spécifications des utilisateurs, à quoi servirions-nous ? A rien ou pas grand-chose.

Je suis donc pour le maintien d’un effet tunnel minimum. Une sorte de bouclier informatique, à l’image du bouclier fiscal, qui interdirait de nous demander de développer un projet pour moins de 50 % du temps moyen que nous consacrons aux projets. Si, par le passé, la DSI a en moyenne passé dix-huit mois à développer un projet, on ne devrait pas pouvoir nous imposer de développer un projet comparable en moins de neuf mois, bouclier informatique oblige. Une sorte de SMIC (Système de Maintien des Informaticiens au Chaud) ! Je pressens que la fin de la crise va se traduire par des demandes multiples et urgentes de la part des directions métiers, qui voudront toutes profiter de la reprise pour gagner des parts de marché et améliorer leur productivité : si la longueur du tunnel ne va pas nécessairement s’allonger, sa largeur va être plus imposante. Il ne me reste plus qu’à m’équiper d’un tunnelier performant pour remplacer mes pioches artisanales.

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Olivier Séhiaud

Olivier Séhiaud

Olivier Séhiaud est le pseudonyme du DSI d’un grand groupe industriel français. Il nous livre en exclusivité ses réflexions sur son métier et les technologies de l’information.

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